Autrice et illustratrice franco-camerounaise, Annick Kamgang signe Les Enfants du pays, un roman graphique mêlant enquête intime et mémoire collective…

En retraçant la quête d’une fille abandonnée par son père, elle éclaire un épisode méconnu : la guerre de décolonisation du Cameroun, longtemps passée sous silence. Entre transmission, engagement et place des femmes dans la bande dessinée, l’artiste redonne voix à une histoire effacée.

Vous êtes l’autrice des Enfants du pays, dont le sous-titre est un thriller familial au cœur de la guerre de décolonisation du Cameroun. C’est une autofiction qui raconte une histoire de famille. Peut-on dire que d’une certaine manière, dans ce roman graphique, les secrets de famille rencontrent les tabous nationaux au Cameroun ?

Tout à fait ! Le point de départ de cette histoire, je crois que c’est une histoire qui ne m’a pas été racontée. Et je pense qu’au sein de nombreuses familles camerounaises, dans le pays et en diaspora, il y a une espèce de chape de plomb qui a pesé sur cette histoire pendant extrêmement longtemps. Cela m’a donc semblé vraiment nécessaire de la raconter, dans ce roman graphique, comme une espèce d’enquête où l’héroïne principale qui n’est pas complètement moi, mais qui est quand même beaucoup inspirée de moi – essaye de trouver des réponses au fait que son père l’a abandonnée il y a vingt-cinq ans.
Mon héroïne découvre petit à petit une vérité importante sur son père, sur son histoire familiale. En réalité, c’est comme cela que, dans la vraie vie, j’ai appris ce qu’a été la guerre d’indépendance du Cameroun. Une guerre qui n’est pas connue du grand public et même d’un grand nombre de Camerounais. Il fallait que j’utilise un storytelling captivant pour intéresser les Camerounais et le grand public à cette histoire !

« En racontant mon père, j’ai voulu raconter le Cameroun »

Et justement, quelle est la particularité de l’histoire nationale camerounaise ?

Je dirais qu’il y en a deux. C’est que c’est une histoire qui déconstruit le mythe selon lequel, en Afrique subsaharienne, les décolonisations étaient pacifiques. Or il y a eu la guerre d’Indochine, qui est connue tout comme la guerre d’Algérie. Mais celle du Cameroun, la troisième guerre de décolonisation, l’est beaucoup moins.
Par ailleurs, Pierre Messmer, un des hauts commissaires qui était au Cameroun pendant la période de décolonisation, a dit en substance : “Nous allons accorder l’indépendance à ceux qui la demandent le moins, après avoir éliminé politiquement et militairement ceux qui la réclament le plus”.

Votre livre est une autofiction, c’est un terme ambigu par définition.Quelle est la part de fiction et la part d’autobiographie ?

Je ne pourrais pas le dire en termes de pourcentage. Mais ce qui est vrai est que je suis la fille de Hubert Kamgang, qui était un homme politique connu au Cameroun pour parler énormément du néocolonialisme et du franc CFA, et qui s’est présenté à l’élection présidentielle au Cameroun trois fois. Ce qui est aussi vrai, c’est que mon père a été absent de ma vie pendant vingt-cinq ans. Tout comme celui de Myriam, mon personnage, qui a abandonné ses enfants. J’ai retrouvé mon père après toutes ces années et j’ai cherché à savoir pourquoi, au moment des émeutes en 1991, celle des villes mortes, il a décidé de rester au Cameroun alors qu’il avait la possibilité de partir avec sa famille. Et il a décidé de créer un parti panafricain et de se présenter à l’élection présidentielle. Il a sacrifié sa famille pour ses idées politiques. Je me suis demandé d’où tout cela venait profondément. Et j’ai découvert, dans un de ses livres – il en a écrit trois -, un chapitre consacré à son enfance dans l’Ouest du Cameroun, qui était un des épicentres de la guerre. Son enfance montre qu’il a participé à sa manière à la guerre de décolonisation du Cameroun.
Pourquoi, malgré tout, n’ai-je pas complètement collé à la réalité et préféré l’autofiction ? Parce que ce qui m’a semblé intéressant, ce n’est pas tellement de raconter son parcours politique, mais de raconter les sources, l’origine de son amour pour son pays et l’origine de son combat politique. Partir de notre histoire personnelle et familiale et tenir un prétexte pour raconter l’histoire du Cameroun.

Vous êtes une femme d’origine camerounaise vivant en France. Vous êtes à la fois scénariste et illustratrice dans le monde assez fermé de la bande dessinée, de l’édition française. Des jeunes filles qui vous ressemblent et qui aimeraient peut-être embrasser cette carrière se demandent si cela demeure possible…

Nous sommes quand même quelques femmes d’origine africaine à être autrices et illustratrices, même si c’est vrai qu’on peut nous compter sur les doigts d’une main.
Pour se lancer dans le métier, la première condition c’est d’être passionné. Car le statut d’artiste-auteur en France est quand même assez précaire. Si on n’est pas passionné par ce qu’on fait, c’est compliqué de tenir sur la durée.
Il faut aussi éviter l’isolement, savoir s’entourer de personnes qui ont les mêmes centres d’intérêt. Dans ce métier, il faut savoir créer, produire, mais également entretenir un réseau. Je ne l’ai pas fait mais si c’était à refaire, je me serais plus impliquée dans des collectifs féminins, la bande dessinée demeurant un monde dominé par les hommes.